Partager la publication "La présence authentique, nouveau défi du travail à distance"

I. Le paradoxe de la présence authentique
1. La visio, nouvel espace de représentation
Selon Market.biz, 75 % des organisations dans le monde utilisent la visioconférence comme principal canal de communication. Elle n’est donc pas qu’un simple outil technique, mais bien un élément central du fonctionnement des entreprises modernes.
Contrairement à une réunion en présentiel qui rassemble les participants dans un espace neutre, la visio ouvre souvent une fenêtre sur l’intimité, que ce soit un bureau, un coin de salon ou une salle à manger. Le cadre vidéo devient alors un décor que nous devons régler : choisir la lumière, ajuster l’angle de la caméra, organiser le fond ou veiller à ce que rien ne vienne distraire. Chaque geste est millimétré et prend une dimension nouvelle, et même les habitudes les plus anodines passent sous le regard de notre interlocuteur.
Ce qui était une simple réunion devient une scène où nous devons présenter la version la plus « présentable » de nous-mêmes.
2. Le poids du persona professionnel derrière l’écran
Derrière un écran, les collaborateurs affichent un « persona professionnel » et ce, parfois même sans s’en rendre compte. Ce filtre social est une manière comme une autre de tenir son rôle dans le monde du travail. Au sein d’un bureau physique, en présence des collègues, ce persona se fond dans le contexte (pauses café, échanges informels dans l’open space, etc.).
En revanche, tout cela disparaît en visio. Le persona doit se comprimer dans le cadre de la caméra et transcrire ses émotions et intentions à travers un écran. Il faut calibrer sa voix, son regard, sa posture, tout en continuant à écouter les autres et à suivre le fil de la réunion. Cette double attention (se montrer soi-même et décoder les autres via les indices qui nous sont présentés) devient un véritable effort mental.
Résultat ? La communication peut sembler plus « lisse » et performante, mais elle demande aussi une concentration accrue et peut créer une fatigue silencieuse, qui se répercute sur la performance et le bien-être. Il faut donc trouver un juste milieu entre spontanéité et contrôle, pour une présence authentique à distance.
3. Ce que change l’absence de présence en entreprise
En présentiel, beaucoup d’intentions passent par le non-dit. Sourires, hochements de tête, regards… Le langage corporel facilite la compréhension mutuelle entre collaborateurs.
Face à ce flou, nous réagissons différemment. Certains compensent en parlant plus fort, en gesticulant, en mobilisant plus d’énergie pour exister à l’écran, quand d’autres s’effacent et préfèrent observer plutôt que de prendre la parole. Ici, le vrai défi ne consiste pas à « bien paraître » sur Zoom ou Teams, mais à réussir à incarner une présence sincère.
Et quand le corps et les gestes ne suffisent plus à transmettre qui nous sommes, nous nous tournons naturellement vers d’autres moyens pour exister : filtres, avatars, fonds virtuels… Autant d’outils numériques qui assoient notre présence, mais soulèvent de nouvelles questions sur la crédibilité et la confiance.
II. La confiance professionnelle à l’épreuve du numérique
1. L’essor des représentations numériques
En France, plus d’un quart des salariés télétravaillent régulièrement, contre moins de 10 % avant la pandémie (source : INSEE, 2023). Avec autant de personnes derrière un écran, la question de l’image professionnelle devient centrale : comment être perçu comme compétent et créer du lien quand l’écran filtre une partie de notre expression naturelle ?
Le télétravail a accéléré le recours aux outils numériques pour exister à distance. Il est aujourd’hui possible de se glisser derrière un avatar en 2D ou 3D, de lisser un visage d’un simple clic, ou de transformer un salon encombré en bureau minimaliste aux couleurs de l’entreprise. Ces dispositifs ne sont pas des gadgets, mais offrent un contrôle presque total sur ce que l’on choisit de montrer et sur l’image renvoyée aux autres.
Pour certains, c’est une manière de protéger son intimité ou de se rassurer face à la caméra. En effet, selon une étude de Zipdo (2025), 62 % des collaborateurs déclarent se sentir plus à l’aise pour partager leurs idées en visioconférence qu’en réunion en personne.
2. Présence authentique et crédibilité à distance
Ces outils numériques ne sont pas neutres sur le plan social. En effet, ils modifient la perception que les autres ont de nous. Il suffit d’un rien : un filtre trop lisse ou un avatar éloigné de la réalité peut créer une distance ou susciter un doute, une caméra éteinte peut être interprétée comme de l’ennui en réunion… Alors qu’il n’en est rien.
Dans ce cas, comment faire confiance à quelqu’un à distance quand certains signaux sont volontairement masqués ou transformés ? En apprenant à recalibrer notre lecture de la compétence, du sérieux ou de la proximité, et en acceptant que la présence authentique ne repose plus uniquement sur ce que l’on voit, mais aussi sur la qualité de l’échange. Cela demande aussi de lâcher certains réflexes hérités du présentiel et d’accepter qu’à distance, la sincérité ne s’exprime pas toujours de la même manière.
3. L’utilité de ces outils digitaux
Pour autant, les outils numériques ne sont pas forcément des ennemis de l’authenticité. Bien utilisés, ils peuvent même devenir de vrais appuis.
Un fond flouté permet simplement à certains de préserver leur intimité quand le bureau se confond avec le salon. Un filtre discret peut aider une personne stressée à se détacher de son propre reflet et à se concentrer sur ce qu’elle a à dire. Quant aux avatars ou aux retouches légères, ils offrent parfois une alternative à ceux qui se sentent mal à l’aise face à la caméra, ou qui ont du mal à supporter cette impression d’être constamment observés.
Tout se joue finalement dans l’intention. Ces outils ne remplacent pas la relation humaine, mais ils peuvent l’accompagner, à condition de ne pas devenir des automatismes. Ni bons ni mauvais en soi, ils gagnent à être adaptés aux situations, plutôt qu’imposés ou utilisés par défaut.
III. Cultiver une présence authentique en distanciel
1. Créer un cadre psychologique sûr
Pour que la présence puisse être réellement authentique, encore faut-il que chacun se sente en sécurité. À distance, ce sentiment n’est jamais acquis. C’est la raison pour laquelle le cadre rassure : quand on sait si la caméra est attendue, comment la parole circule, et que les silences sont permis, la pression retombe. Si ces repères sont clairs, la parole se libère plus facilement et l’erreur ou l’hésitation cessent d’être vécues comme des faiblesses.
Installer un cadre psychologique sûr, c’est également accepter les limites du distanciel. Les réunions qui s’enchaînent, trop longues ou trop chargées, accentuent la fatigue et renforcent cette impression d’être constamment observé. À l’inverse, prendre le temps de ménager des respirations, veiller à ce que chacun puisse s’exprimer, ou laisser une place à des échanges plus informels permet de relâcher la pression. C’est souvent là, dans ces moments moins contraints, que le naturel refait surface et que la présence devient plus juste.
2. Former à la communication numérique « incarnée »
Communiquer à distance s’est souvent fait dans l’urgence, encore plus depuis l’ère covid et les confinements. Beaucoup ont appris à mener des réunions en visio sur le tas, en transposant les réflexes du présentiel, sans toujours disposer des mêmes repères.
Il est donc indispensable que les entreprises forment leurs collaborateurs à s’exprimer face à la caméra, sans viser la performance à l’image. Il s’agit d’aider chacun à trouver un équilibre : poser sa voix sans la contrôler en permanence, accepter les silences, oser dire quand quelque chose échappe… Ces petits ajustements redonnent de la densité aux échanges et rappellent qu’avant la technique, il y a toujours des personnes qui cherchent simplement à se comprendre.
Votre formation sur ce thème
PRISE DE PAROLE FACE CAMERA
2 jours – En présentiel ou à distance
- Formaliser les codes et standards de la prise de parole face caméra.
- Définir son style et son personnage public.
- Incarner ses propos en s’appuyant sur sa communication non-verbale et paraverbale.
- Adapter son script au besoin et à sa prosodie.
- Réussir ses prises de paroles face caméra.
3. Mettre en place des rituels relationnels
Enfin, la sincérité se cultive aussi par la répétition et les rituels. De petits moments informels, comme un check-in rapide au début d’une réunion, des pauses café virtuelles ou des échanges non structurés dans le chat, participent à recréer le lien humain absent de l’écran.
Ces rituels permettent de renforcer la confiance et l’appartenance à l’équipe, tout en donnant aux collaborateurs la possibilité de se montrer tels qu’ils sont, avec leurs petites failles et leur spontanéité. Ils sont essentiels pour que la distance ne devienne pas un obstacle à la communication authentique, mais un terrain où elle peut s’épanouir.
Conclusion
La présence authentique à distance ne tient pas à une image impeccable ou au respect des codes numériques. Elle se construit plutôt dans les choses simples : un cadre clair qui rassure, une attention sincère aux autres, ou encore l’acceptation que le distanciel change notre manière d’être ensemble. Ainsi, être crédible (à l’écran comme au bureau), ce n’est pas chercher à tout maîtriser mais rester cohérent et engagé dans l’échange. Quand on cesse de les subir, les outils numériques deviennent alors des appuis. Et la présence, finalement, ne disparaît pas à distance. Elle prend juste une autre forme.
